Par Léonard Ouellette
Laisser aller les attentes
Quand je suis parti pour le Chili, j’ai essayé d’adopter un nouvel état d’esprit : ne pas avoir d’attentes. C’est facile à dire, moins à faire. Je suis de nature organisée, structurée, du genre à savoir ce que je ferai un week-end dans trois mois. Pourtant, pour une rare fois, j’ai décidé de me laisser porter par ce qui viendrait.
Et heureusement. Parce que mon stage est bien loin de s’être déroulé comme j’aurais pu l’imaginer à l’automne dernier. Mon organisme traversait une période difficile, sans bureau en présenciel, avec une petite équipe débordée. J’avançais donc souvent seul, en m’appuyant sur quelques échanges ponctuels pour orienter mon travail.
Est-ce que j’ai été déçu? Oui, à un certain niveau. Mais sans attentes, la déception est moins lourde. Et surtout, elle ne m’a pas freiné. J’ai décidé de mettre mon énergie ailleurs : créer quelque chose dont je pourrais être fier, qui resterait au-delà de mon passage au Chili. C’est de là qu’est née l’idée d’un podcast.
Le balado me semblait le médium idéal : intime, chaleureux et parfait pour creuser plus en profondeur, au-delà des échanges qui demeurent parfois en surface. Dans un monde de plus en plus polarisé où celui qui parle le plus fort prend souvent toute la place, je crois qu’on a bien besoin de ces espaces où l’on prend le temps de tendre l’oreille.
Rencontre avec Sebastián

Trois jours seulement après mon arrivée à Valparaíso, je me suis inscrit à un tour guidé de la ville. En plein hiver chilien, les rues étaient calmes et la saison touristique au ralenti. Résultat : j’étais seul. J’ai donc eu droit à un tour privé avec Sebastián, un jeune guide d’à peine quelques années mon aîné.
Valparaíso, c’est une ville où chaque colline raconte une histoire. Les funiculaires grincent encore, les graffitis couvrent chaque mur, souvenirs vivants d’années sombres où l’art servait de résistance face à la dictature de Pinochet. Ici, les trottoirs sont abrupts, les escaliers interminables, et le vent de la mer rappelle à tout instant que la ville regarde vers l’horizon.

Au fil de notre marche, j’ai raconté à Sebastián ce qui m’avait amené au Chili : l’idée d’un podcast qui me tenait à cœur. Un espace pour donner la parole à celles et ceux qu’on entend trop peu, pour rendre accessibles et vivants les enjeux des personnes en situation de handicap face aux situations d’urgence. Dans mon sac, deux micros, une grande curiosité et, surtout, une sincère volonté d’apprendre.
À ce moment-là, la conversation a pris un tournant inattendu. Sebastián m’a ouvert son cœur et m’a confié qu’il vivait avec la schizophrénie depuis la fin de son adolescence. Une révélation touchante, et la preuve que les rencontres les plus enrichissantes sont parfois celles qu’on avait le moins envisagées.
Le handicap invisible

Quand on entend le mot « handicap », la première image qui nous vient en tête est souvent celle du fauteuil roulant. Un symbole censé représenter l’inclusion, mais qui laisse pourtant dans l’ombre une multitude de réalités invisibles pour les personnes en situation de handicap. Celle de Sebastián, par exemple, qui, après être tombé dans la drogue et avoir traversé les hôpitaux psychiatriques du Chili et de la Suisse, a reconstruit sa vie pas à pas : retour aux études, métier de guide dans l’une des villes les plus touristiques du pays et, surtout, la possibilité de se dire aujourd’hui heureux.

Son histoire, sa confiance et sa persévérance m’ont profondément touché. C’était la première fois que j’entendais un témoignage aussi intime d’une personne en situation de handicap, et tout cela s’était placé naturellement, sans que je pense un seul instant à « travailler » ce jour-là. Rien ne m’énergise autant que ce contact humain. Nous étions nés à des milliers de kilomètres l’un de l’autre, mais je savais déjà que son histoire résonnerait partout. À la fin de notre tour, j’étais convaincu : mon projet de podcast allait voir le jour. Parce que des voix comme celle de Sebastián méritent d’être entendues.
Apprendre à “go with the flow”
Si j’avais gardé des attentes rigides pour ce stage, peut-être que je n’aurais jamais croisé des personnes comme Sebastián. Au lieu de cela, j’ai choisi de me laisser porter, sans jamais perdre de vue ma volonté d’agir. C’est ce mélange, je crois, qui ouvre la porte aux plus belles rencontres.

Sebastián est devenu mon premier ami chilien, puis plus tard le premier invité de ce tout nouveau balado intitulé Incluyéndonos. Un titre qui fait écho à l’importance d’écouter pour inclure.
Parce qu’au fond, si l’on veut faire des progrès, si l’on veut gagner des droits pour les personnes en situation de handicap, il faudrait bien commencer par les écouter.
