Il y a une certaine naïveté dans la décision de devenir étudiant en droit. Peut-être est-ce précisément ce qui nous permet d’entreprendre cette aventure qui nous dépasse. Si l’on connaissait d’avance la longueur véritable de la traversée, accepterions-nous encore de quitter le rivage?

De prime abord, pour les étudiants, la volonté d’apprendre et d’intégrer une discipline, quelle qu’elle soit, implique un certain optimisme et une confiance en sa pertinence. On pourrait aussi considérer qu’il en va d’autant plus pour les étudiants intéressés par les droits de la personne, qui, selon toute vraisemblance, aspirent à représenter une société plus juste. Peut-être que la naïveté est la condition de l’engagement. Depuis le rivage, bien au sec, il est facile de se projeter à traverser, sans se méfier outre mesure de l’eau qui dort.

Mais qu’en est-il une fois mouillé? Pour les étudiants, pataugeant à peine, les illusions se brisent souvent lorsqu’ils sont confrontés aux obstacles administratifs et législatifs propres à la défense des droits de la personne. Jetés à la mer et face à ses courants contraires, la rive opposée semble soudain beaucoup plus loin qu’on ne l’avait d’abord imaginée.

Je pense qu’un certain choc à l’eau froide est inévitable. Il est saisissant de prendre conscience, même en partie, de l’ampleur de la tâche. Cela ne rend pas l’obstacle infranchissable, mais certainement redoutable.

Pour ma part, j’aurais voulu plonger sans hésitation, avancer avec assurance et sentir que chacun de mes gestes me rapprochait de ma destination. Quel beau sentiment d’accomplissement j’aurais pu ressentir de l’autre côté!

Avec le recul, je me demande quelles étaient mes présomptions quant à la traversée lorsque j’en étais encore au départ. Je voulais probablement retourner au Canada avec la conviction d’avoir contribué de manière significative à la mission de mon organisation et d’avoir constaté des progrès concrets.

Peut-être est-ce une déformation professionnelle. Par le passé, j’ai eu la chance d’accomplir un travail qui m’apportait presque instantanément un sentiment de validation. Comme infirmière, avoir la certitude d’aller dans la bonne direction et constater que les efforts fournis se concrétisent font partie du quotidien. Une vie sauvée procure une gratification puissante et immédiate. Mais alors qu’en médecine les résultats sont souvent visibles rapidement; en droit, les réussites sont souvent échelonnées dans le temps. Leur consécration est encore plus ardue lorsque les résultats se traduisent par une réduction des violations ultérieures. Le poids des échecs visibles peut rapidement sembler plus lourd que celui des injustices qui n’ont jamais eu lieu.

Comment ressentir le succès de ce qui ne se produit pas, parce qu’il est évité ?

Au cours des dernières semaines, j’ai souvent eu l’impression de faire du surplace : des heures de recherche pour de maigres rapports qui resteront longtemps sur des tablettes. Une autre question se pose alors: que signifie faire avancer une cause quand rien ne semble réellement accompli?

En approfondissant ma réflexion, je crois que mon désir de me sentir utile, bien qu’il s’enracine en partie dans le souci des autres, vient également du besoin de confirmer que mes propres actions ont un sens. Que les résultats obtenus justifient le temps, l’énergie et les sacrifices consentis. Peut-être est-ce égoïste de ma part. Peut-être est-ce simplement humain de vouloir que mon passage laisse une trace. Une petite validation, un minuscule acquis, devient alors une preuve de progression. Quelque chose à quoi s’accrocher jusqu’à la prochaine vague. Or, dans mon cas, il est rapidement devenu évident que ma contribution, même bien intentionnée et dévouée, n’était qu’une minuscule poussée dans une mer bien plus grande que moi.

Le fruit de mon labeur demeurerait, pour la plus grande partie, invisible.

Une part de notre désir de constater des résultats peut s’expliquer par notre culture contemporaine. Elle nous habitue à l’immédiateté et nous définit par nos récits personnels. Cela explique notre conciliation maladroite entre le temps des individus et celui des sociétés. Particulièrement en tant qu’étudiants en droit, plusieurs d’entre nous ont soif de rapidité : obtenir immédiatement des notes d’examen, ou encore développer nos compétences en un temps record. Dans cet univers de gratification instantanée et de course aux objectifs, on tolère mal la lenteur et l’absence de validation. Notre résilience personnelle est mal outillée pour supporter l’inconfort lié aux enjeux complexes des civilisations. L’évolution des sociétés se mesure sur des générations, voire des siècles, mais qui a le temps d’attendre? La patience est une vertu qui n’a pas la cote.

Durant ma courte expérience, j’ai pu observer des pétitions constitutionnelles s’étalant sur des décennies, et des débats en matière de droits de la personne reflétant un héritage complexe. Ils superposent des traces de colonialisme, des divisions sociales, des divergences culturelles et d’importantes discordances politiques. Ces conflits possèdent des histoires et des structures qui précèdent considérablement l’arrivée des puissances modernes, et dépassent largement des résolutions à l’échelle individuelle. La force et la profondeur des courants contraires à nos ambitions sont bien plus vastes qu’on n’aurait pu le soupçonner initialement.

Devant cette adversité, j’ai une pensée pour ceux et celles qui recourent au cynisme comme stratégie d’adaptation. Je comprends qu’il est difficile de plonger lorsque la destination est hors de vue. Le cynisme peut permettre de construire une réponse face à ce que l’esprit a du mal à comprendre. Il devient alors une bouée de sauvetage. Il convainc que la destination n’existe pas, plutôt que d’éprouver le désespoir de penser qu’on pourrait nager toute sa vie sans l’atteindre. Je refuse cependant d’accepter qu’il s’agisse de la réalité. À mon avis, le cynisme est une confusion entre l’imperfection du monde et l’impossibilité de le changer.

J’en arrive à la conclusion que la poursuite d’un monde où la défense des droits de la personne progresse n’est pas une trajectoire individuelle, mais un relais au milieu de l’océan. Il s’agit d’une grande traversée, non seulement communautaire, mais aussi intergénérationnelle. Nul n’est un héros ni un sauveur, car c’est l’effort collectif qui prévaut. Chacun d’entre nous, étudiants inclus, n’avance qu’une distance limitée avant de céder sa place au suivant. Je ne verrai jamais la destination finale, mais mes prédécesseurs m’ont confié leur flambeau. Mon rôle est de le transmettre à la prochaine génération afin de laisser en héritage notre contribution commune. Notre succès collectif ne dépend pas d’un nageur exceptionnel, mais de milliers d’entre nous, qui acceptent de poursuivre la traversée sans jamais voir l’autre rive.

Peut-être est-ce là la véritable exigence d’une carrière consacrée à la défense des droits de la personne: la foi. Non pas la certitude que nos efforts porteront leurs fruits sous nos yeux, mais la conviction qu’ils porteront leurs fruits en notre absence. Conserver un brin de cette naïveté, croire en cette rive invisible et accepter que notre œuvre nous survive.

Mombasa, Kenya