Par: Naomi Kaitlin Yao

Gravir la montagne n’est pas pour que le monde nous voie, mais pour que nous puissions voir le monde.

Cet été, mon quotidien s’est partagé entre deux arènes : le monde de coups de poings et de genoux de Muay Thaï et le monde des droits humains de la défense des droits LGBT+ à Montréal. 

Une introduction sur la coalition:

La Coalition des familles LGBT+ joue un rôle impératif dans la reconnaissance sociale et légale des familles pluriparentales dans la communauté queer à Montréal. Elle se bat pour assurer la reconnaissance de la réalité des familles queer et garantir que chaque famille bénéficie de droits et d’une représentation juste dans le système légal ainsi que dans la société. 

Une Introduction Sur La Boxe Thaïlandaise:

La boxe thaïlandaise est un sport de combat aussi appelé l’art des huit membres. (2 coups de poings, 2 coudes, 2 genoux et 2 jambes). Dans le ring, un combattant va normalement combattre trois à cinq rounds de deux à trois minutes. 

————–

À prima facie, le ring rembourré et les couloirs arides de la justice semblent appartenir à des mondes complètement différents. Pourtant, plus je m’immerge dans ces deux univers, plus je réalise que l’adversaire le plus redoutable, que ce soit face aux gants d’un opposant ou devant la protection des droits des minorités, reste étrangement similaire : une part de moi qui doute, autant qu’un monde qui résiste.

Le Choix de la Volonté

Dans la salle de sport, durant les moments de détresse et de questionnement au cours de mon entraînement, mes coaches me rappelaient que je ne me prépare pas pour le combat par obligation mais par volonté. Tout comme je monte dans le ring pour moi-même, j’ai choisi de faire le saut dans l’inconnu pour participer au stage sur les  droits LGBT+. Ce choix n’était pas neutre, non plus. Défendre les droits LGBT+, pour moi, était inévitablement me tenir devant un miroir : comment défendre la légitimité de ces familles si je n’avais pas encore fait la paix avec ma propre sexualité?

La volonté de me confronter : confronter la honte que je portais face à ma sexualité. Pas en la fuyant, mais en plongeant dans l’incertitude du droit humain, là où chaque dossier oblige à se demander ce qu’est une famille, ce qu’est une identité légitime. « Éplucher l’oignon », c’est-à-dire révéler la profondeur de ma honte couche après couche, est devenu inséparable du travail lui-même : un domaine où les précédents restent à écrire, où chaque cause peut redéfinir ce que la loi reconnaît comme famille, et où l’issue n’est jamais garantie d’avance.

Quand le cocktail du doute, l’étouffement et la déception s’installent, quand l’envie de tout quitter fait surface, je me rappelle que j’ai choisi ce chemin ; personne ne me l’a imposé et je veux gravir la montagne pour moi-même; même si la honte est encore là. 

La Géographie de l’Incertitude

Je réalise que cette honte n’est pas née de nulle part. Elle est le reflet d’une société qui n’a pas encore choisi de nous accepter pleinement et devant ces préjugés, l’instinct est de se refouler, de se rendre plus petit, plus discret, pour ne pas être la cible du rejet. Ce rejet se retrouve, à plus grande échelle, dans l’instabilité politique et légale qui pèse sur les droits des familles queer.

Nous naviguons dans un climat instable où les droits fondamentaux sont constamment remis en question par des changements politiques majeurs. Dans la Coalition où je travaille, l’affaire V.M. c. Directeur de l’état civil (2025), a contesté la limite du Code civil du Québec, qui ne reconnaît actuellement que deux liens de filiation par enfant; une règle qui enlève à  certains parents des responsabilités  fondamentales (pension alimentaire, autorité parentale, statut successible) et fragilise leur place dans la vie de leurs enfants. La Cour supérieure a tranché en faveur de la Coalition, reconnaissant que l’appartenance à une famille pluriparentale constitue une caractéristique identitaire, et a donné un an au gouvernement pour légiférer. Le gouvernement, cependant, a choisi de porter la décision en appel, rappelant que même une victoire judiciaire ne garantit rien face à la volonté politique de résister.

Il est épuisant de se battre contre des institutions qui semblent résister non pas par conviction, mais par pur réflexe, comme si la lutte elle-même en était venue à constituer leur seule raison d’être. Dans ce contexte, la défense des droits devient une lutte constante contre l’imprévisibilité.

Comme dans le ring, on ne peut pas tout savoir à l’avance ni tout contrôler. Plonger dans des projets qui portent en eux une part de déception inévitable est un risque que je sais que je dois désormais accepter. Ce saut dans l’inconnu qu’il s’agisse de préparer un combat ou de traiter des dossiers complexes est l’essence même de mon engagement. 

Que je sois dans un combat, devant un tribunal ou devant le miroir, la raison reste la même : dénouer ce qui, en moi, est resté refoulé.

C’est en choisissant d’affronter l’imprévisibilité plutôt que de la fuir ; C’est en sortant de sa zone de confort que je me forge ma propre voie.