Par Sarah-Frédérique Bérard

Je veux parler de la gratitude.

Un de nos collègues chez Équitas nous quitte après avoir dédié 21 ans de sa vie à l’organisation. Il part faire le tour du monde, faire de nouvelles rencontres et profiter de la vie.

Lors de la fête organisée pour son départ à la retraite, ce collègue a beaucoup partagé avec nous. Il a livré un message que j’ai trouvé particulièrement important. Il a dit, dans son anglais britannique: « we do not choose where we are born.» Cela m’a fait penser à ce qu’une autre collègue avait partagé lors d’une rencontre d’équipe : « we must recognize our privilege.»

Le privilège. La chance. Le hasard. Pourquoi suis-je née ici, alors qu’une autre femme est née dans un autre coin du monde, où elles n’ont pas le droit de sortir sans être accompagnées d’un homme, où elles n’ont pas droit à l’éducation et où elles n’ont aucun droit par rapport à leurs propres enfants? Pourquoi? On pourrait répondre que c’est la vie qui en a décidé ainsi. Je n’aime pas cette réponse.

Chez Équitas, on essaie de contribuer à ce que chaque individu puisse avoir accès à des espaces pour discuter du contexte des droits humains dans son pays, et pour trouver des pistes de solutions. Lors du processus de sélection chez Équitas, où l’on doit choisir qui participera au prochain Programme international de formation aux droits humains (PIFDH), j’ai lu plusieurs candidatures venant de différents pays, comme le Rwanda, la République démocratique du Congo, la Somalie et le Bénin. J’ai lu des témoignages de violations des droits humains touchants, parfois troublants. Je lis ces histoires depuis mon bureau sur la rue Sherbrooke, au centre-ville de Montréal, au Canada.

J’arrêtais de lire, et je repensais à ce que ma collègue avait dit sur la reconnaissance de notre privilège. Je vis dans un pays où, en tant que femme, j’ai droit à une éducation et à des soins de santé. J’ai un toit au-dessus de la tête et je mange à ma faim. Durant l’été, je vois mes amies, je prépare ma prochaine rentrée scolaire, je vais aux Francos et au Festival de jazz, je soupe avec mes grands-parents, et maintenant, je planifie mon prochain déménagement avec ma sœur. Je suis reconnaissante envers la famille dans laquelle je suis née, qui m’offre toutes les opportunités qui se présentent devant moi. Je suis reconnaissante. Mais quel hasard que je n’aie pas vécu un génocide à l’âge de 15 ans ni eu besoin d’aider ma meilleure amie à s’enfuir d’une famille qui la forçait à se marier à l’adolescence. Je suis née dans un pays sécuritaire, et je ne le tiens jamais pour acquis. 

Toutefois, cette prise de conscience m’a amenée à regarder au-delà de ma propre réalité, vers les limites qui existent aussi ici. Le Canada n’échappe pas non plus aux défis liés aux droits humains. En discutant avec mon responsable de stage, nous avons réfléchi à plusieurs exemples qui démontrent ces enjeux. Au Québec, les lois 21 et 9 ont des répercussions sur certaines femmes musulmanes et d’autres minorités religieuses. En Saskatchewan, la Loi 137 soulève d’importantes préoccupations quant aux droits des jeunes transgenres et non-binaires. Nous avons également abordé les droits des peuples autochtones, qui demeurent non respectés, notamment lorsque des projets sont réalisés sur leurs territoires sans leur pleine participation ni une consultation véritable. 

La lecture des candidatures m’a rappelé que les droits humains restent un terrain glissant, au Canada comme ailleurs. Les choix que l’on fait comme société déterminent comment on interprète et met en place ces droits. Ce n’est jamais parfait, mais il faut continuer à travailler pour les préserver, et contribuer à ce que d’autres pays, selon leurs propres mécanismes et réseaux, atteignent des droits humains fondamentaux, comme le droit à la vie, à la sécurité et à la liberté. Encore une fois, on ne choisit pas où l’on naît, et je crois que c’est une grande injustice. Les droits d’un enfant ne devraient pas dépendre de l’endroit où il est dans le monde. On dirait que ce commentaire est évident, mais c’est malheureusement encore le cas en 2026.

Il ne faut pas lâcher, il faut continuer. Continuer à défendre les droits, à mener des actions de plaidoyer et à soutenir les communautés. La solidarité. Je n’ai pas de solutions à offrir. Ce sont mes réflexions des trois derniers mois de mon stage. J’en ressors avec plus de questions, plus de confusion envers notre monde. Pourquoi en est-il ainsi? Le pouvoir, la richesse, l’égoïsme, l’individualisme. À quoi mènent ces principes, si ce n’est aux traumatismes que vivent tant de personnes?

Mes réflexions ne sont pas terminées. Ce stage m’a ouvert les portes d’une communauté que je chérirai longtemps. Je suis reconnaissante d’avoir rencontré l’équipe d’Équitas, mais aussi d’avoir eu le privilège de lire les candidatures de personnes issues d’un monde courageux, généreux et plein de vie. Ces personnes, que je n’ai connues qu’à travers leur intérêt pour le PIFDH, ne me connaissent pas, mais je ne les oublierai jamais.

 

Mes collègues et moi réunis pour célébrer la graduation universitaire de l’une de nos collègues.