Alexandre Fabien Gagné

« Quand on ne connaît pas le lieu où on va, tous les chemins sont bons », dit le narrateur dans le roman L’Énigme du retour de Dany Laferrière [1]. Le récit raconte l’histoire d’un jeune journaliste haïtien exilé au Québec, retournant visiter Haïti, sa terre natale. Le chemin du narrateur révèle la force de ces filtres invisibles sur l’expérience humaine, ces filtres qu’on appelle la culture et la langue, deux très anciennes créatures de l’humanité.

Après autant de temps dans le froid québécois, à Montréal, le narrateur voit d’un autre œil sa mère-patrie. Alors qu’il remet les pieds à Haïti, il constate qu’il a lui-même changé.

À Santiago du Chili, où je vis depuis trois mois, de nombreux exilés latino-américains partagent probablement cette impression d’étrangeté, malgré une langue et un socle culturel communs. Dans la capitale, ce sont 500 000 Vénézuéliens de la diaspora qui vivent en exil. Il faut savoir que d’autres communautés ont aussi trouvé leur chez-soi dans la capitale : des Argentins, des Haïtiens, des Colombiens.

Arrivé ici, je n’avais pas anticipé l’identité forte et singulière de ce pays au sein du concert des nations d’Amérique latine.

Lorsqu’un Chilien m’a dit : « Nous ne sommes pas “latinos”, nous sommes “andinos” », j’ai failli rire.

La vérité est qu’il n’avait pas complètement tort.

Car le Chili, ce n’est pas la chaleur des Caraïbes. Détrompez-vous. N’oubliez pas votre manteau durant l’hiver austral. Baissez le volume de la musique: ici, la musique forte dans les rues ou à la plage n’est acceptable que durant la fête nationale.

Son territoire, isolé géographiquement du reste du monde, teinte son accent. Cette longue bande de terre a ses frontières naturelles : l’océan Pacifique à l’ouest et l’intimidante cordillère des Andes à l’est. Délimitée au nord par un désert aride et au sud par l’Antarctique, on comprend mieux l’identité forte de ce pays quand on se rend compte qu’il est en fait prisonnier de sa géographie.

La structure économique du pays fut violemment réformée par une dictature civico-militaire d’extrême droite. À partir des années 70 et 80, et par la violence du dictateur Pinochet, la société chilienne s’est alignée sur le modèle néolibéral américain. Certaines choses nous rappellent donc les sociétés occidentales.

En contrepartie, si j’ai appris un Espagnol dit « conventionnel » au Mexique (on dit que les mexicains prononcent toutes les lettres!), le Chili m’a appris ce que c’est que de parler avec son propre accent, ou pourrait-on même dire, de parler son propre dialecte…

Parler chilien signifie appréhender le monde d’une façon unique. C’est le décrire à la lumière de la société dont l’accent émane. C’est parler franchement, oser réimaginer les possibilités qu’une langue puisse offrir pour communiquer une signification.

Révisons quelques mots, expressions ou concepts qui m’ont marqué :

Vue sur l’ouest de Santiago, une ville représentant environ 40% de la population du pays, depuis le Cerro San Cristóbal.

« Cachai ? » (Tu captes ?) : Incontournable du parler chilien, ce mot sert à s’assurer que l’interlocuteur suit le fil de la conversation. Plus qu’une simple relance, il crée un pont de complicité et teste en permanence l’empathie du destinataire.

« Cuico » : La figure du cuico incarne l’élite socio-économique chilienne : un individu privilégié, évoluant dans un certain entre-soi et coupé des réalités populaires. Au Chili, la forte concentration des richesses s’incarne géographiquement dans la capitale, où cette classe aisée réside majoritairement dans trois communes interconnectées : Las Condes, Vitacura et Lo Barnechea.

« Nainai » : Probablement issu du quechua, un des peuples autochtones du Chili, ce terme évoque l’idée de soigner ou de réparer. On peut l’utiliser en réponse à une affirmation positive, ou simplement pour caractériser quelque chose de réconfortant.

Une photo incroyable de Susana Hidalgo, durant l’Estallido social. Des jeunes étudiants grimpent sur une statue de la Plaza Baquedano. Tout en haut, un drapeau Mapuche flotte dans les airs.

« El estallido social » (L’explosion sociale)

Il désigne la crise historique et les manifestations massives qui ont secoué le Chili à partir d’octobre 2019, déclenchées initialement par une hausse du prix du métro. La révolte a exprimé un rejet profond du modèle néolibéral, des inégalités socio-économiques et de la faiblesse des services publics. Cette période a été marquée par une contestation citoyenne d’une ampleur inédite, accompagnée de violences et d’une forte répression policière. Elle a finalement ouvert la voie à un processus politique majeur visant à réformer la Constitution héritée de la dictature de Pinochet.

« Estoy helado » (Je suis une glace) : C’est l’expression consacrée pour dire qu’on meurt de froid. La prononciation chilienne supprime très souvent le « d » final des participes passés (helado devient helao). C’est un incontournable des journées d’hiver austral, parce que, oui, il fait parfois très froid au Chili !

Une artiste porte une banderole, où est inscrit «ce n’était pas un crime passionnel, c’était la dictature.»
Au Musée de la mémoire et des droits humains.

« Gobierno civico-militar » (Gouvernement civico-militaire) : Derrière une apparente neutralité, ce vocabulaire euphémise les horreurs du régime d’Augusto Pinochet pour le légitimer, en substituant le mot « gouvernement » à celui de « dictature ».

« Andar pato » (Marcher canard) : Le canard, dans l’eau, ne peut rien cacher sous ses plumes ; il se penche vers l’avant comme quelqu’un qui cherche son argent dans ses poches. On utilise cette expression, quand on manque d’argent pour payer quelque chose.

Le Chili est marqué par un coût de la vie élevé et des salaires particulièrement bas. On disait d’ailleurs en 2018 qu’il fallait six générations sortir de la pauvreté[2]

« Flaite » (Impossible de le traduire, mais viendrait de la chaussure Nike Air Fly) : Jeune homme issu des classes populaires et urbain, souvent délinquant, mais les stéréotypes indiquent qu’il est très affectueux à l’égard de sa mère. Il porte souvent des vêtements de sport de marque et une sacoche. C’est un terme qui peut être péjoratif, mais aussi une manière de décrire un style, une attitude et une façon de parler.

« Arribista »: Désigne une personne d’origine populaire qui tente d’imiter les manières, l’accent et le mode de vie des cuicos (les riches).

« Tomar la once » (Prendre la onze) : Goûter-souper de fin d’après-midi qui remplace souvent le dîner. Composée de thé, de pain chaud, d’avocat, de fromage ou de confiture, la once est une véritable institution. On soutient que son origine réside dans l’impossibilité pour les ouvriers d’arriver à temps pour le souper, instaurant ainsi ce repas du soir plus simple.

Quant à l’origine du nom, certains prétendent qu’au XIXᵉ siècle, les hommes qui voulaient boire une liqueur forte en cachette en fin d’après-midi utilisaient un mot de passe de 11 lettres : A-G-U-A-R-D-I-E-N-T-E. Ils disaient alors discrètement qu’ils allaient « prendre les onze lettres ».

Préparation de la once chilienne, dans la famille d’amis chiliens, dans la région du Maule, au sud de Santiago.
Les Chiliens adorent manger du gâteau durant la once chilienne. J’ai moi-même succombé à m’acheter les fameuses «berlines » lors de ma pause du dîner, et ce, à plusieurs reprises. Ma collègue d’origine colombienne, m’a confié, en blaguant, être devenue diabétique, en arrivant au Chili, en raison de la popularité des gâteaux chiliens.

Dany Laferrière, L’Énigme du retour (Montréal : Éditions du Boréal, 2009), 167.

Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), A Broken Social Elevator? How to Promote Social Mobility (Paris : OECD Publishing, 2018), https://doi.org/10.1787/9789264301085-en. Cité d’après El Desconcierto, « OCDE sobre Chile: Para salir de la pobreza necesitas 180 años », 15 juin 2018, https://www.eldesconcierto.cl/economia/2018/06/15/ocde-sobre-chile-para-salir-de-la-pobreza-necesitas-180-anos.html.