Par: Naomi Kaitlin Yao
“I’ve learned to reframe telling people as inviting in, instead of coming out – inviting into a place of trust, a place for building – and it feels like a waste of emotional energy to tell straight people whom I don’t expect to understand my queerness, don’t intend to count on for advice or support in this area. But what I’ve been noticing about people I haven’t invited into my queerness is that it introduces a barrier between us. What do I talk to these people about? How do I share feelings and intimacies without revealing this huge part of myself? Who am I without this queerness that now pervades my life, my politics, my everything?”
― Lamya H., Hijab Butch Blues

Avant même de connaître le passage de Lamya H., je vivais déjà cette tension entre une question d’authenticité face à la crainte d’être jugée. Avant mon stage, j’ai écrit un article pour Quid Novi intitulé « La honte comme autoportrait ». J’y racontais comment je vivais entre deux mondes : d’un côté, un jeu de cache-cache avec ma famille; de l’autre, un espace où je pouvais enfin exister à visage découvert, devant ma famille choisie (chosen family). J’ai porté la honte de moi-même, de ma propre sexualité, comme un poids qu’on cache sous son manteau et la peur, toujours, d’être perçue. J’avais écrit, à ce moment-là l’époque, que j’appréhendais ce qui s’en venait, mais qu’une partie de moi avait hâte de rencontrer celle que je deviendrais après le stage. Cet article-ci est le reflet de tout ce que j’ai appris, depuis, sur moi-même ; comme un miroir tourné vers l’arrière.

Entre Deux Mondes
Post-stage, je me retrouve encore entre deux mondes : un monde queer et majoritairement blanc, et un monde BIPOC, souvent ponctué par l’homophobie. Durant les évènements de la fierté, voir des familles queer avec leurs enfants me rendait heureuse… Mais en même temps, un autre sentiment, que je n’attendais pas, s’est glissé derrière ce bonheur : de la jalousie, du ressentiment. Une partie de moi aurait voulu avoir une enfance où j’aurais pu être moi-même sans cacher mon identité. Et ce n’est pas tout : en tant que personne asiatique, je me sens comme une étrangère à la fois dans les espaces queer et dans les espaces BIPOC. Dans le quotidien, par exemple : dans ma famille, je couvre mes tatouages, je ne parle pas de ma vie personnelle, mes parents appellent mes copines des « amies » plutôt que ma partenaire, ma copine etc. Rien n’est jamais dit ouvertement… Mais tout est compris. Et dans les espaces queer, ce n’est pas tellement mieux : plusieurs de mes ami.e.s BIPOC partagent ce même sentiment d’être fétichisé.e.s dans les espaces blancs, comme si on était un prix à gagner plutôt qu’une personne à connaître.
Lamya H. parle d’inviter les gens dans sa queerness plutôt que d’en « sortir » ; une question de confiance, pas de révélation. Mais, comme pour la question que pose son plus grand dilemme, qu’est ce qu’on fait quand cette invitation n’est jamais possible? Quand la personne qu’on voudrait inviter ne pourra… ou bien ne voudra jamais entrer dans cet espace?
Le double aspect du deuil
Cet été, j’ai dû être aux prises avec le fardeau du deuil : je suis proche aidante pour mes grands-parents. Parfois le deuil me frappe sans prévenir (un-deux, comme un coup de poing suivi d’un autre). Le premier : voir mon grand-père et ma grand-mère décliner petit à petit leur autonomie, leur mémoire, des fragments d’eux-mêmes. Le second, plus silencieux : savoir qu’ils partiront sans jamais avoir connu cette partie de moi ; une partie intrinsèque à mon identité.
En participant aux évènements de Fierté et en voyant plusieurs familles queer et leurs enfants, Une partie de moi est contente en les regardant. L’autre partie ressent de l’envie envers ces enfants ; l’envie qu’ils grandissent sans avoir à porter la honte d’être eux-mêmes. Une partie de moi se demandait ce que j’aurais été, si mon enfance avait ressemblé à la leur : plus légère, moins refoulée. Ce n’est pas de la rancœur envers ces enfants. C’est plutôt le deuil d’une enfance que je n’ai pas eue, qui remonte chaque fois que j’en vois le reflet ailleurs.
Ce décalage entre la culture normative et la mienne (chinoise mauricienne, beaucoup plus refoulée et conservatrice que ne le sont les espaces queer et Canadien/Québecois) je le porte à chaque interaction. Et parfois, je ne me sens pas la bienvenue même chez moi.
Mais la discrimination, pour moi, n’a jamais eu une seule forme. Je savais déjà ce que ça faisait d’être « différente » en tant que femme asiatique à l’école. Faire mon coming out à ma famille et le monde m’expose maintenant à la possibilité d’une double discrimination ; non seulement de la part de ma positionalité comme minorité visible, mais désormais des deux côtés à la fois. Dans chaque espace, je me sens à la fois à ma place et déplacée. C’est comme si ces deux parties de moi ne se chevauchaient jamais, comme si je n’appartiens pleinement à aucun des deux mondes.
Le deuil comme un escalier en colimaçon
Je me demande, des fois : pourquoi ai-je l’impression d’apprendre toujours la même leçon? Peut-être que l’on ne tourne pas en rond. Peut-être que l’on monte, mais en spirale.
Je me suis rendue compte, en écrivant ceci, que ce sentiment de porter deux mondes à la fois ne se limite pas à mon identité queer et raciale. Il traverse aussi ma relation avec mes grands-parents. Un autre sphère où je suis à la fois proche et étrangère, où j’appartiens et je n’appartiens pas tout à fait.
La vie est comme un escalier en colimaçon. On monte, on progresse, on prend de la hauteur. Et pourtant, à chaque tournant, le décor semble familier. Les mêmes murs. Les mêmes ombres. On pourrait jurer que l’on revient au point de départ.
Il y a des problèmes que l’on croit avoir réglés. Et soudain, ce n’est plus tout à fait la même chose. Les mots deviennent plus lourds. L’histoire s’en mêle. Je me suis retrouvée face à la même hésitation, presque comme si je n’avais rien appris ; comme si j’étais revenue à la première marche. Mais je ne l’étais pas. L’escalier en colimaçon crée une illusion du retour. En réalité, on affronte la même difficulté, mais à une hauteur différente. Le problème n’est pas identique ; il est déplacé, transformé, et il exige un outil plus fin.
Le deuil de mes grands-parents et de mon histoire, je le retrouve à chaque tournant de cet escalier. Ce n’est jamais la même marche. Parfois c’est en les aidant à monter dans la voiture. Parfois c’est quand on joue du piano et que mon grand-père oublie comment jouer une chanson qu’on a pourtant jouée des milliers de fois. Parfois c’est en réalisant que je ne pourrai jamais leur partager les histoires de ma vie ; une vie pleine d’histoires qui leur restera invisibles.
Le deuil ne se règle pas une fois pour toutes. Il change de forme, il pèse différemment, il attend au prochain tournant. Il y a des jours où je cale. Pas d’un coup, comme un moteur qui s’éteint plutôt tranquillement, comme une pile qui se vide sans qu’on l’ait vue baisser ; je cale, doucement, sous le poids du deuil qui ne se règle jamais tout à fait. C’est comme tailler un morceau de bois : on enlève des couches, on croit atteindre le centre, puis une nouvelle fibre apparaît. On affine encore. On ajuste l’angle.
On ne triomphe pas d’une faiblesse une fois pour toutes ; on apprend à la travailler, dans des contextes différents. Alors… je continue à tailler un tournant à la fois, sans jamais espérer atteindre un centre fixe parce que le centre n’existe pas.
Ni tout à fait arrivée, ni tout à fait perdue, juste un tournant plus loin qu’avant.
