Par Salamata M. Seck
Écrire une réflexion à mi-parcours de stage à la Commission des droits de la personne et de la jeunesse (CDPDJ) n’est pas aussi simple que je l’aurais imaginé.
Depuis plusieurs semaines, je lis les récits de collègues qui effectuent leur stage aux quatre coins du monde. Certains racontent leur arrivée dans un pays qu’ils visitaient pour la première fois. D’autres décrivent la découverte d’une nouvelle culture, d’un système juridique différent ou d’un environnement professionnel jusque-là inconnu. Leurs récits sont naturellement traversés par la nouveauté : celle d’un territoire à découvrir, d’habitudes à apprivoiser et de repères à reconstruire.
Puis il y a moi.
Mon stage se déroule à Montréal.
Ma ville.
Une ville dont je connais les rues, les saisons (parfois un peu trop bien) et les nombreux contrastes. À première vue, il y avait donc peu de dépaysement à raconter. Pas de nouveau continent. Pas de premier contact avec un pays étranger. Pas même cette sensation familière de débarquer quelque part et de devoir apprendre à se situer.
Comment, alors, raconter la découverte lorsque le lieu ne l’est pas?
C’est peut-être précisément la question que ce stage m’a amenée à me poser.
Chaque matin, je me rends dans le Vieux-Montréal, un quartier que je connaissais déjà. Au rez-de-chaussée de l’immeuble où je travaille se trouve le Crew Café, un lieu que les Montréalais connaissent bien et que les visiteurs de passage ne manquent généralement pas de photographier. Les conversations, les touristes, les appareils photo et le bruit des tasses de café composent un décor familier d’une ville vivante et constamment en mouvement.
Quelques étages plus haut, derrière une porte beaucoup plus discrète, se déroule un tout autre type d’activité.
C’est là que je poursuis mon stage à la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse, au sein d’une équipe de conseillères juridiques dont le travail consiste notamment à réfléchir à des questions où le droit rencontre les réalités concrètes de la vie des personnes.
Le contraste me frappe encore.
En bas, une partie de Montréal se donne à voir : elle est photographiée, visitée, commentée et consommée. En haut, un travail beaucoup plus silencieux se poursuit. Il est fait de lectures, de recherches, de jurisprudence, de doctrine, de discussions et, surtout, de questions.
Beaucoup de questions.
À mi-parcours de mon stage à la CDPDJ, je réalise que c’est peut-être là que réside mon propre dépaysement : non pas dans la découverte d’une nouvelle ville, mais dans la découverte d’un nouvel espace intellectuel au sein d’une ville que je croyais déjà connaître.

Entre les principes et la réalité
Les droits de la personne font partie de ces domaines du droit que l’on peut facilement associer à de grands principes.
L’égalité.
La dignité.
La liberté.
La protection contre la discrimination.
À l’université, nous étudions ces principes à travers les textes législatifs, les chartes et les grandes décisions qui ont contribué à définir leur portée. Ils peuvent parfois sembler abstraits, presque universels dans leur formulation.
Le travail de recherche que je découvre à la Commission rappelle toutefois que le droit ne s’applique jamais à une personne abstraite.
Il s’applique à des faits.
À un contexte.
À une histoire.
À des circonstances particulières.
Et c’est précisément dans cet espace, entre le principe juridique et la réalité vécue, que se situe une grande partie du travail.
Une situation peut sembler, à première vue, correspondre à une règle que l’on connaît déjà. Mais la recherche juridique oblige rapidement à ralentir. Les faits sont-ils réellement comparables? Le principe a-t-il été interprété de la même manière dans un autre contexte? Une distinction apparemment secondaire pourrait-elle modifier l’analyse? La réponse que l’on cherche existe-t-elle réellement, ou faut-il accepter que le droit ne fournisse pas une solution simple ou immédiate?
À mesure que les semaines passent, je comprends mieux que la recherche juridique ne consiste pas simplement à trouver une réponse.
Elle consiste aussi, et peut-être surtout, à apprendre à poser de meilleures questions.
Cette découverte peut sembler évidente. Pourtant, elle transforme profondément la manière d’envisager le travail juridique. Une recherche ne se mesure pas seulement au nombre de décisions trouvées ou de sources consultées. Elle exige de remettre en question ses premières intuitions, de vérifier ce que l’on croit déjà savoir et de résister à la tentation de conclure trop rapidement.
Avant d’affirmer, il faut vérifier.
Avant d’appliquer, il faut comprendre.
Et avant de répondre, il faut parfois accepter que la meilleure réponse commence par une nouvelle question.
Le travail « invisible »
Lorsqu’on pense au travail en droits de la personne, on peut imaginer les grandes causes, les décisions marquantes ou les moments où le droit produit un changement visible.
Mon expérience jusqu’à présent m’a plutôt permis de découvrir une partie beaucoup plus discrète de ce travail.
La recherche.
Les lectures qui précèdent une conclusion.
Les décisions qu’il faut comparer.
Les nuances qu’il faut identifier.
Les pistes qu’il faut parfois abandonner pour recommencer autrement.
Ce travail ne se voit pas toujours.
Il ne fait pas nécessairement l’objet d’une photographie.
Il ne se raconte pas toujours facilement.
Et pourtant, il constitue une partie essentielle du travail juridique.
C’est peut-être ce que je trouve le plus intéressant dans le contraste entre le lieu où se déroule mon stage et le travail qui s’y accomplit. Quelques étages seulement séparent l’effervescence d’un café touristique d’un espace où l’on prend parfois le temps de s’arrêter longuement sur une décision, une distinction, une question, un mot, même… une virgule.
Le contraste est presque symbolique.
Dans un monde où tout semble encourager la rapidité: trouver la réponse, produire le résultat, passer à la prochaine chose, la recherche juridique impose parfois le contraire.
Ralentir.
Lire encore.
Vérifier.
Revenir à la source.
Changer de direction.
Et accepter que la rigueur demande du temps.
Découvrir autrement
À mi-parcours, je ne peux donc pas raconter la découverte d’un nouveau pays.
Je ne peux pas raconter le premier moment où j’ai foulé le sol d’une ville inconnue, ni les ajustements nécessaires pour apprendre à vivre dans un environnement culturel entièrement nouveau.
Mon expérience est différente.
Elle m’apprend plutôt que l’on peut découvrir quelque chose de nouveau sans nécessairement changer de ville, et peut-être même sans changer d’immeuble.
Il suffit parfois de pousser une porte que l’on n’avait jamais remarquée.
De monter quelques étages.
Et de réaliser que, derrière un paysage que l’on croyait connaître, se trouve tout un univers que l’on n’avait jamais encore eu l’occasion de découvrir.
À mi-parcours de mon stage, Montréal reste Montréal.
Mais le droit des droits de la personne, la recherche juridique et le travail institutionnel qui se déroule au cœur même de cette ville me permettent de la regarder, et de regarder le droit … autrement.
Et si mes collègues reviennent de leur stage avec le souvenir d’un nouveau territoire découvert, je crois que je sortirai du mien avec une découverte différente, mais tout aussi importante :
celle qu’il est encore possible d’être dépaysé.e dans une ville que l’on appelle chez soi.

