Lucas MathieuPar Lucas Matthieu

Le Burkina Faso connait depuis deux ans maintenant l’émergence de milices armées indépendantes dans les quatre coins du pays. Nommées « Koglweogos » (Gardiens de la brousse), ces milices se proposent comme garantes de la sécurité des populations dans les zones du pays que l’armée et la police ne parviennent pas à couvrir. L’émergence de tels groupes relève de la synergie d’un certain nombre de facteurs. Le manque de confiance des populations envers le corps politique, notamment depuis la révolution de 2015 et la période instable de transition qu’il la suivit vient se coupler avec l’incapacité du corps judiciaire à poursuivre les auteurs d’un certain nombre de crimes impunis (entre autres l’assassinat de l’ancien président Thomas Sankara et du journaliste Norbert Zongo). Par ailleurs, l’insécurité extrême à l’Est et au Nord du pays, tant au niveau des attaques à main armée sur les routes que de la menace terroriste grandissante au Sahel, a démontré l’incapacité de l’État à assurer la sécurité des citoyens Burkinabès. Un collègue me racontait l’histoire d’un commissariat de campagne, couvrant une zone immense, et n’ayant pour seul équipement qu’une mitraillette et une moto pour quinze policiers. On comprend dans ces conditions que les populations s’organisent pour gérer leur propre sécurité.

Les Kowglweogos ont le mérite d’avoir rempli leur objectif. L’insécurité dans l’Est du pays a baissé drastiquement, les attaques se font plus rares, et les Burkinabès dorment plus tranquilles. Mais cela se produit au coût du manque total de respect pour les droits des présumés voleurs. Ceux-ci sont ligotés, parfois victimes de torture ou de traitement inhumains et dégradants, et forcés à confesser leurs présumés crimes sans autres formes de procès. Une fois confessés, ils sont maltraités d’avantage , voir parfois trainés à l’arrière d’une moto dans tout le quartier pour servir d’exemple aux voleurs potentiels. Facebook regorge désormais de pĥotos de ce type, postés par les groupes Koglweogos.

 

Un post Facebook du groupe “Koglweogos du Burkina Faso”.

Ainsi, si l’intimidation de ce type est bien une force de dissuasion efficace, elle se produit en désaccord complet avec les droits de la personne. La règle de droit et le droit à un procès équitable passent à la trappe; les Koglweogos se font juges et partis, et les victimes soufrent de traitements inhumains, d’atteinte à leur intégrité physique et morale, et à leurs droits à la propriété.

Le rôle d’organisations comme le Mouvement Burkinabè des Droits des Hommes et des Peuples devient alors paradoxal. Les Koglweogos sont des structures citoyennes qui tentent de défendre leur droit à la sécurité devant la faillite de l’État à le maintenir.  En tant que tel, ils doivent, selon le MBDHP, être encouragés. Mais comment créer un discours permettant à la fois d’encourager les initiatives citoyennes et locales palliant au déficit de l’État, tout en étant forcé d’en condamner les agissant en termes de torture et de violation des droits humains ?

J’ai eu la chance de rencontrer, lors de la visite d’une des antennes du MBDHP à Koudougou, trois Koglweogos qui étaient venus demander de l’aide au MBDHP suite à l’arrestation arbitraire de trois de leurs camarades. Le groupe de Koglweogos était entré en conflit avec la communauté d’un village. L’un des villageois refusait de payer les « frais de corde » (l’amende infligée par les Koglweogos aux voleurs ) et était parvenu organiser son village pour se battre contre les Koglweogos venus réclamer les frais. Une fois sur place, le groupe de Koglweogo refusa le combat et appela la gendarmerie. Celle-ci les incita les Koglweogos à leur remettre leurs armes et à les escorter « en lieu sûr ». Au final, elle en emmena trois directement au poste pour les arrêter, et en livra cinq autres, désormais désarmés, à la population en colère. L’un d’entre eux est désormais porté disparu, et présumé mort.

Un groupe de Koglweogos

J’avais, avant cette rencontre, mis au point pour Équitas l’introduction d’un « Plan d’action » au niveau des Koglweogos. Cela m’avait permis de mettre au point un document d’une dizaine de page, expliquant la genèse de ces groupes, leurs méthodes, et les problématiques qu’ils posent en termes de droits humains. Pourtant il fallut une rencontre directe avec l’un de ces groupes pour avoir l’autre coté de l’histoire; et comprendre les rapports de force, ainsi que le sentiment d’indignation, que ces groupes aussi connaissent devant la faillite de l’État. Lors de la réunion, le premier Koglweogo qui prit la parole nous expliqua selon son point de vue, que le MBDHP et les Koglweogos recherchaient les mêmes objectifs : corriger les individus pour faire une meilleure société. Seulement, selon lui, le MBDHP utilisait les méthodes des « blancs », alors que les Koglweogos utilisaient des médhodes plus « traditionnelles ».  Mon collègue répondit qu’il comprenait, et que seul un dialogue et une compréhension commune pourraient permettre à chaque parti d’attendre ce qu’il voyait aussi comme un objectif commun, la sécurité des Burkinabès.

Cela n’a pas répondu à mes interrogations quand au paradoxes que doivent connaitre les association de défense de droits de la personne devant des groupes de ce type. Mais ce fut une bonne leçon sur l’importance d’entendre toujours les deux côtés du récit, et de savoir appréhender chaque situation dans sa nuance et sa contingence particulière. Et surtout, sur le rôle irremplaçable des organisations grassroots comme le MBDHP. Il apparait que les seuls acteurs capable d’apporter cette nuance sont ceux qui agissent sur le terrain, en connaissent les contradictions, les compromis et les rapports de forces. Rien dans le matériel et la recherche que j’avais accumulé sur le sujet jusqu’à mon entrevue n’aurait pu m’y préparer, ou me permettre de donner une réponse tranchée à un paradoxe comme la réponse à donner aux Koglweogos.